Nous sommes géologues et nous souhaitons partager notre passion pour notre planète et ses ressources. Caroline et Olivier http://www.georouteandine.fr/
Alex a toujours été un passionné de la nature. Enfant, il ramassait déjà les squelettes d’animaux qu’il trouvait. C’est donc tout naturellement qu’il s’est orienté vers les Sciences naturelles.
Formation
Formation universitaire en Angleterre. Licence (Bac +3) en géologie et zoologie. Master (Bac +5) en paléontologie et doctorat en paléontologie.
Métier
Chercheur au CNRS. Actuellement en détachement à l’IFEA (Institut Français d'Etudes Andines) au Pérou.
Activité actuelle
Analyse des pollens (palynologie) et des microfossiles dans des carottes de sédiments lacustres, dans la région de Cusco au Pérou. Les pollens donnent des indices sur l'état de la végétation environnant le lac à différentes époques, et les microfossiles, tels que les acariens, informent sur l'activité commerciale des différentes civilisations (voir l'article associé). L'ensemble de ces données permettent de reconstituer l'évolution du climat au cours du temps, et de contribuer à des avancées archéologiques.
Nous sommes à Cusco (Pérou) depuis quelques jours et recherchons avec difficulté des scientifiques qui pourraient nous éclairer sur la façon dont les Incas trouvaient et exploitaient les métaux, dont l’or. En vain. Connaissant notre projet, Yves, notre hôte qui est aussi guide dans la région de Cusco et de la vallée sacrée, nous livre des informations passionnantes sur un site Inca qu’il connaît bien : Choquequirao, qui signifie « Berceau de l’or » en langue quechua (voir l’article associé). Quelques jours plus tard, Yves nous alpague : « Au fait, je connais un géologue qui travaille sur un site au Pérou. Il loge ici en ce moment, je peux vous le présenter si vous voulez car son travail pourrait vous intéresser pour votre projet. » C’est ainsi que nous avons rencontré Alex.
Alex, c’est un anglais comme on les aime… avec un enthousiasme débordant, le fameux accent british qui nous laisse toujours sous le charme, sous des allures de chercheur déjanté aux cheveux en pagaille.
Après lui avoir décrit dans les grandes lignes le principe de la Géoroute Andine, nous questionnons Alex sur son métier et ses travaux au Pérou. Alex s’avère être un scientifique multidisciplinaire puisqu’il se décrit comme naturaliste et a une formation à la fois de zoologiste et de paléontologue !
« Je suis en train de finir un article qui défend l’idée que l’empire Inca s’est développé grâce à un réchauffement climatique. Ce changement de climat leur ont permis d’augmenter la surface de terres agricoles en utilisant les zones de plus hautes altitudes. »
Notre curiosité est de suite attisée. Comment Alex sait-il que le climat s’est réchauffé à l’époque des Incas ?
« En fait, c’est simplement une histoire de pollens et d’acariens fossiles. Je travaille sur une carotte de sédiments lacustres prélevée dans le petit lac de Marcacocha (Pérou) situé à 3350 m d’altitude dans une zone de pâturages. Même en période sèche, ce lac n’est jamais asséché puisqu’il collecte les eaux de glacier. Ainsi, nous avons un enregistrement continu des sédiments au cours du temps. Dans ces sédiments, dont les différents niveaux ont été datés, je traque les pollens fossiles et les graines qui sont un bon indicateur de l’environnement végétal et des cultures agricoles, et donc des variations du climat. En effet, certains types de végétation ne poussent que sous certains climats. (Par exemple, la végétation du massif du Jura, où le climat est continental, est essentiellement constituée de résineux et n’est pas la même que celle de la Bretagne, où le climat est plus clément, essentiellement constituée de feuillus.) Ainsi, la présence de pollens d’une espèce d’arbre dans un sédiment d’âge donné montre la présence de cet arbre à cette période, ce qui fournit une bonne indication sur le climat de l’époque qui était favorable au développement de cet arbre. Je cherche également des indices de l’activité humaine comme par exemple les charbons qui nous disent si des brulis (technique supposée de fertilisation du sol très utilisée au Pérou et en Bolivie) ont été pratiqués. Et puis, en faisant ces analyses,je suis tombé par hasard sur des squelettes d’acariens » nous explique Alex.
Lac de Marcacocha (extrait de l'article d'Alex)
Exemple de pollens actuels et de pollens fossiles
« Des acariens !! Mais que t’apportent-ils comme informations sur les incas ou le climat ? » Lui demandons-nous, surpris et curieux de sa réponse.
« Eh bien, les acariens se nourrissent de débris végétaux présents dans les excréments d’animaux, comme par exemple les lamas. Quand les lamas sont nombreux, la quantité d’excrément augmente et, par conséquent, la population d’acariens croît. Comme le lac de Marcacocha est entouré de pâturages, il devait être un lieu de repos, comme une oasis, pour les caravanes commerciales qui acheminaient les feuilles de coca et le maïs, entre autres, entre Cusco, le centre névralgique de l’empire Inca, et l’Amazonie. »
Alex et ...un acarien
Exemple de transport avec des lamas
« Si nous comprenons bien, grâce à la présence ou non de pollens et d’acariens, tu peux connaître les activités commerciales et agricoles des humains, et les corréler dans le temps avec un climat particulier ? »
« Exactement ! » nous répond Alex. « Grâce à tous ces indices, nous pouvons raconter l’histoire de ce lac et des populations qui vivaient autour ! Par exemple, entre 880 et 1100 ans, avant la civilisation inca, la présence de certains pollens suppose que le climat était aride. Puis entre 1100 et 1400 ans, l’augmentation de pollen d’aulne indique un réchauffement du climat, puisque ces arbres ont pu pousser à cette altitude. De plus, grâce à la présence de charbon, on pense que l’agriculture a commencé à se développer aux alentours du lac à cette époque. Entre 1400 et 1540 ans, les températures semblent rester stables et chaudes, permettant un développement de l’agriculture. Et dans cette période, on observe également une augmentation d’acariens fossiles dans les sédiments, laissant supposer que le passage de caravanes commerciales le long du lac a augmenté. Ainsi, l’augmentation des activités agricoles et commerciales ont été contemporaines d’un réchauffement climatique. En revanche, après 1500 ans, le nombre d’acariens et le pollen d’aulne trouvés dans les sédiments chutent. Cela signifie que la fréquence des caravanes commerciales a diminué et que l’environnement végétal a changé. Or, c’est à cette époque que les conquistadors espagnols sont arrivés et que l’empire Inca a commencé à s’effondrer avec l’histoire que nous connaissons. De plus, de nombreux incas ainsi que beaucoup de lamas sont morts de maladies importées par les espagnols, ce qui peut expliquer la baisse des activités agricoles et commerciales. »
Puis, Alex rajoute : « Ce qui est aussi très intéressant, c’est la façon dont les incas utilisaient leurs connaissances agricoles pour s’adapter au changement de climat. Les études scientifiques, notamment grâce aux pollens fossiles, montrent qu’ils utilisaient des techniques d’agroforesterie. Lorsque le climat est devenu plus chaud, ils ont colonisé des terrains à plus haute altitude pour l’agriculture et ont planté des arbres adaptés au climat afin de soutenir le sol défriché et faciliter un bon drainage d’eau dans les sols. C’est quand même une belle leçon pour nous qui avons tendance à raser les forêts pour cultiver de façon intensive les sols ! »
« C’est aussi une leçon à retenir pour notre avenir avec le changement de climat annoncé ! Reste à voir si nous aurons l’intelligence de changer nos comportements et si nous saurons nous inspirer de la sagesse des civilisations comme celle des incas… »
Une fois encore, nous sommes éberlués par la connaissance des incas de leur environnement et la façon dont ils savaient s’adapter à la nature. Nous sommes aussi fiers que des outils utilisés en géologie puissent servir pour des études archéologiques, comme celle d’Alex, qui à la fois éclaire notre passé par la découverte des connaissances de civilisations anciennes, et pourrait éclairer nos lanternes pour s’adapter aux incertitudes futures.
Un grand merci à Yves (Casa Elena, Cusco) pour toutes les informations sur les sites incas et tous les contacts, qui nous ont permis de redécouvrir cette civilisation et son ingéniosité technique face au changement de climat et au risque sismique, entre autres…
Les Incas. Ce nom mythique éveille en chacun d’entre nous des rêves et des images de grandeur. Images d’un peuple qui a su brillamment s’organiser en un vaste empire couvrant les Andes Centrales de l’Equateur à l’Argentine. Images d’une civilisation qui a su s’adapter à un environnement montagnard parfois hostile, qui a su en tirer profit. Images, enfin, d’un peuple aux prouesses techniques et à l’ingéniosité incomparables. Tout le monde a en tête la formidable citadelle du Machu Picchu, perchée au sommet d’une montagne d’apparence inaccessible et entourée de précipices vertigineux. Outre Machu Picchu, il existe bien d’autres cités et autres chefs d’œuvre architecturaux incas disséminés de par le Pérou et autres pays limitrophes. N’ayant aucun témoignage écrit de la maîtrise technique des incas, de nombreuses hypothèses et théories ont vu le jour, la plupart relevant de légendes, voire de croyances populaires. A partir de nos visites et de nos rencontres, nous avons pu recueillir suffisamment d’informations pour comprendre comment les incas maîtrisaient parfaitement les techniques de construction, et savaient utiliser leur environnement naturel sans le détruire.
Le 16 juillet, Aguas Calientes, au pied de Machu Picchu. Nous nous apprêtons à prendre le bus qui nous conduira aux portes de la cité incroyable. La visite de Machu Picchu marque le dernier jour avec mes parents, Madeleine et Gérard, qui s’envoleront demain pour Lima, puis pour la France. Vingt minutes de minibus plus tard, après avoir traversé une jungle luxuriante accrochée à flanc de montagne, nous débouchons sur l’entrée principale du célèbre site archéologique, de laquelle nous embrassons la cité inca d’une vue incroyable. Des maisons de pierre restaurées couvrent le sommet de la montagne, tandis que d’innombrables terrasses coulent sur les versants abrupts en contrebas. En arrière plan, le pic acéré du Wayna Picchu domine de sa silhouette inquiétante toute la cité, contribuant à l’ambiance dramatique et féérique du site. En nous baladant dans les ruelles reconstituées, une énergie nous transporte cinq siècles plus tôt. Il nous semble apercevoir des incas marcher le long des ruelles et sur les terrasses. Illusion, ce sont des touristes américains aux signes de ralliement très distinctifs : casquette vissée sur la tête au-dessus de larges lunettes carrées, chemise à carreaux cachant un ventre gonflé débordant sur un large bermuda beige, baskets d’où sortent des chaussettes remontées jusqu’à mi-mollet.
Il est déjà 10 heures, et nous avons rendez-vous avec Raul, le guide qui nous conduira dans Machu Picchu. Sa connaissance de la civilisation des incas est impressionnante, mais il répète que 80% de ce que l’on « sait » des incas ne sont qu’hypothèses. La suite est passionnante, et Raul passionné. Il nous explique qu’il existe trois types de constructions dans l’empire inca. Les maisons des ouvriers et des paysans étaient des bâtiments où les pierres assez grossières étaient agencées sans grand raffinement ; les joints entre les pierres étaient alors colmatés par une grande quantité de torchis. Plus élaborées, les maisons des familles nobles étaient construites de pierres taillées, sans être parfaites ; les petits joints étaient colmatés par une petite quantité de torchis. Enfin, les édifices les mieux finis, ceux qui ont rendu l’architecture inca si célèbre, sont les temples et les bâtiments religieux. Les pierres y sont taillées au millimètre près, si bien qu’il est impossible de glisser la plus fine lame de couteau à la jointure entre deux pierres.
En parcourant les ruines, nous sommes en effet frappés par la précision géométrique des pierres qui s’agencent parfaitement comme un puzzle en trois dimensions. Autre fait marquant, les faces des pierres sont parfaitement rectilignes. Comment les incas ont-ils fait ? Tout en marchant et conversant avec Raul, j’aperçois une pierre « volante », que Raul décrit comme une pierre utilisée pour le système d’irrigation. Sur une de ses faces, cette pierre porte des marques bien caractéristiques : des stries de faille. Comme nous l’avions décrit dans un article publié au mois d’avril, les failles sont des plans de fracture dans la roche, mettant en contact deux compartiments qui se déplacent l’un contre l’autre. Ce mouvement relatif produit des griffures, appelées stries, comme lorsque l’on fait glisser une roche sur du verre. « Les incas utilisaient les plans de fractures naturels comme base de taille des pierres ! », dis-je à Raul, qui répond : « Exactement, rien à voir avec certaines théories qui évoquent des miroirs focalisant les rayons du soleil en un faisceau lumineux ultra énergétique pour couper la roche. Les incas étaient très intelligents, mais surtout très pragmatiques. »
« Et d’où viennent ces pierres ? Ce sont des blocs de granite. Or, les montagnes alentour sont également de granite. Les incas se seraient-ils donc servis sur place ? » « Exactement », rétorque Raul. « Contrairement à beaucoup d’idées reçues, les incas n’acheminaient pas les pierres de construction depuis l’autre côté de l’Empire, hormis en de très rares cas. Ils se servaient donc sur place. Venez voir, la carrière est d’ailleurs toute proche, entre les ruines. Il est même possible d’y voir des pierres inachevées, en cours de taille lorsque le site a été abandonné. Toutes les observations montrent que les incas utilisaient plusieurs techniques pour extraire la pierre. Et ce n’était pas facile, car le granite est une roche compacte, homogène est très solide. Comme nous l’avons vu auparavant, ils pouvaient utiliser les plans de fracture naturels. Avec une autre technique, ils taillaient des petits trous alignés dans la roche, dans lesquels ils enfonçaient des coins de bois séché, qu’ils imbibaient d’eau. Le coin de bois absorbait l’humidité et se gonflait jusqu’à faire éclater la roche. La dernière technique est également très simple. Les incas allumaient des feux dans des trous taillés dans la roche pour la porter à haute température. Ils jetaient alors de l’eau froide sur la pierre surchauffée, qui se fracturait sous l’effet du choc thermique. Ingénieux, mais d’une efficacité redoutable. »
« Mais comment taillaient-ils les pierres d’une précision telle qu’il est impossible de glisser une lame de couteau entre elles ? » Raul nous explique alors que les incas, là encore, savaient utiliser les propriétés naturelles des pierres. « Comme vous le savez, les pierres ne sont pas toutes aussi dures. Certaines sont très tendres, comme les marnes, d’autres au contraire sont très dures, comme certaines roches volcaniques. Or, en choquant une pierre dure sur une pierre plus tendre, cette dernière s’écaille et s’effrite à sa surface, si bien qu’il est possible de façonner et de sculpter la forme désirée. Les incas ont utilisé ce principe simple, la seule difficulté étant de trouver une pierre plus dure que le granite. Pour cela, ils utilisaient des galets d’oxydes de fer, roche noire et très dure, qu’ils utilisaient comme pierre à tailler contre le granite. Lentement, mais surement, les incas taillaient les pierres jusqu’à la forme souhaitée, avant de les disposer et de les agencer ensemble. »
Le temps pendant la visite avec Raul passe à une vitesse folle tant nous sommes captivés par l’histoire et l’ingéniosité des incas. Mais toute chose à une fin, et Raul nous quitte à notre grand regret. Nous sommes alors libres de vagabonder entre les murs chargés de mystère de la cité inca, dont la construction aurait duré près d’un siècle, et que les incas auraient abandonné après 5 à 7 années d’occupation seulement sous la pression destructrice des conquistadors espagnols. Au cours de l’après-midi, le site se vide peu à peu de ses touristes, rendu à ses habitants permanents : les lamas. Le soleil rasant éclaire la cité engloutie qui s’enflamme des couleurs chaudes du soir. Une ambiance particulière tombe sur Machu Picchu, la tranquillité et le silence se propageant entre les pierres pour chasser le passage des touristes et rendre au site sa pureté historique naturelle. Machu Picchu est bel et bien un site unique.
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises en terme de prouesses technologiques que maîtrisaient les incas. Avant notre visite de Machu Picchu, nous avons rencontré Freddy Pacheco de Cajaro à la Casa Elena, à Cusco. Freddy est architecte et travaille pour l’INC (l’Instituto Nacional de la Cultura, institut en charge, entre autres, de valoriser le patrimoine archéologique du Pérou). Il a une excellente connaissance de l’autre grande cité perdue des incas : Choquequirao. Choquequirao est également perchée au sommet d’une montagne, et domine de plus de 1500 m la profonde vallée du rio Apurimac, considéré comme la source principale du fleuve Amazone. Contrairement à Machu Picchu, Choquequirao est toujours en cours de restauration, et Freddy estime que 20% de la cité seulement ont été restaurés.
« Choquequirao », nous explique Freddy, « est bien différente de Machu Picchu. Tout d’abord, les pierres utilisées sont de natures différentes. Construite sur le versant sud de la Cordillère Vilcabamba (alors que Machu Picchu fut construite sur son versant nord), il n’y a pas de granite à proximité de Choquequirao. En revanche, les pierres que l’on y trouve sont des micaschistes et des gneiss, roches plus faciles à tailler que le granite car elles sont foliées, c'est-à-dire composées de couches minérales parallèles entre elles qui facilitent le clivage de la roche. » En Europe, les lauzes utilisées comme couverture des chalets alpins sont un bon équivalent des micaschistes, ainsi que les ardoises. « Nous avons noté des différences architecturales entre Machu Picchu et Choquequirao, ainsi qu’au sein même de Choquequirao. Par exemple, les pierres de gneiss, utilisées pour construire certains murs de soutènement de terrasses agricoles, sont disposées horizontalement. En revanche, les pierres de micaschistes sont disposées verticalement. Les micaschistes étant des roches très tendres, elles ne résistent pas au poids du mur sus-jacent si elles sont disposées horizontalement. Disposées verticalement, elles résistent sans problème. Les incas savaient donc parfaitement adapter leur architecture à la nature des pierres qu’ils utilisaient. »
Freddy nous raconte alors une histoire incroyable. « Comme vous le savez, Cusco et sa région est située dans une région sismique. Chaque séisme produit une catastrophe et propage la mort à cause de l’effondrement de nombreux bâtiments. Pourtant, malgré les siècles, les édifices incas ont traversé le temps, lorsqu’ils n’ont pas été détruits par les espagnols. Ils savaient donc construire des édifices qui sont capables de résister à la plupart des tremblements de terre ! » Quelque peu circonspects, nous interrogeons Freddy du regard. « Ils avaient pour cela adapté la géométrie de leurs édifices. Les murs, par exemple, ne sont pas rigoureusement verticaux. Ils ont une forme trapézoïdale, étant plus épais à leur base qu’à leur sommet, l’angle du mur extérieur étant de 12° par rapport à une ligne verticale. Cette géométrie confère aux édifices une meilleure résistance à une secousse sismique. Mais la découverte la plus incroyable, je l’ai faite ici-même, à Cusco. J’avais remarqué que les pierres qui constituaient les murs incas étaient plus grosses à la base qu’au sommet dudit mur, afin de soutenir le poids du mur et d’imposer cette forme trapézoïdale caractéristique. En suivant la même logique, nous nous attendions à trouver les pierres de fondation encore plus grosses. Et bien il n’en était rien. Inversement, en s’enfonçant plus profondément, les pierres des fondations deviennent de plus en plus petites. Cette architecture est la preuve que les incas avaient une connaissance incroyable de la mécanique tout en étant parfaitement conscients du risque sismique. En effet, un tel dispositif découple partiellement l’édifice de son sous-sol, et permet d’absorber les ondes sismiques en les atténuant, limitant ainsi les effets de l’onde destructrice sur l’édifice. Des pierres plus volumineuses produiraient l’effet inverse en subissant de plein fouet ces mêmes ondes et en les amplifiant. Ce principe est identique à celui (re)développé par les Japonais dans la course aux normes parasismiques, plus de quatre siècles plus tard ! »
Nous sommes médusés en écoutant parler Freddy, qui s’enflamme en nous décrivant la connaissance et la maitrise de la science de l’hydraulique, dont certains éléments n’ont été réutilisés que récemment par l’industrie. Nous sommes également effarés par tant de connaissances développées il y a plus de cinq siècles, alors que de nos jours de nombreuses maisons péruviennes n’ont même pas de cheminée pour évacuer la fumée des fourneaux. Devant tant de bon sens historique, nous avons le sentiment d’un retour en arrière colossal en regardant autour de nous l’archaïsme des maisons de terre qui s’écrouleront comme des châteaux de cartes à la moindre secousse sismique de moyenne puissance, ensevelissant tous leurs habitants. Nous devons tirer des leçons de l’Histoire, des erreurs de l’Humanité, mais également de ses progrès. Tel est le message qui nous est transmis par les incas.
« Moray viendrait d’un mot quechua qui signifie circulaire. On pense que le mot quechua a été déformé par la suite par les colons espagnols », nous explique Nina, notre guide. Nous sommes dans la vallée sacrée des incas, dans la région de Cusco, au Pérou. Cette vallée incroyable est le siège de nombreuses ruines héritées de la civilisation inca, dont le célèbre Machu Picchu. Nina nous fait visiter les amphithéâtres de Moray, sur la petite commune de Maras. Devant nous s’enfonce une large et profonde dépression, abritée du vent, où sont restaurées des terrasses presque rondes. Curieux comme construction… qu’ont-ils encore inventé ces Incas ? Une énigme supplémentaire sur laquelle les archéologues ont dû passer quelques nuits sans sommeil !
« Descendons dans le trou, vous allez comprendre » nous dit Nina en se dirigeant vers une sorte d’escalier, constitué de quelques pierres directement fixées dans le mur de soutènement des terrasses. Nous prenons vite chaud à mesure que nous descendons, et nous enlevons quelques couches de vêtement dès notre arrivée dans le cercle final.« Vous avez remarqué qu’il fait plus chaud ici qu’en haut, n’est-ce pas ? Il y a une différence de température d’environ 5°C entre la première et la dixième terrasse, alors que pour une même différence de hauteur, il devrait normalement n’y avoir que 0.5°C d’écart de température. Les archéologues ont émis l’hypothèse que ce site était un laboratoire expérimental d’agronomie car ils ont trouvé des graines de diverses plantes, comme le maïs, la coca, la pomme de terre, etc., en fonction des terrasses. Le plus surprenant, c’est que certaines de ses plantes, comme la coca, ne poussent pas sous le climat de la région de Cusco. Ainsi, ils ont supposé que les différentes terrasses auraient permis de reconstituer des microclimats afin de tester des cultures de quantifier leur production. Certains archéologues pensent même que les différentes conditions climatiques des terrasses représenteraient les différentes zones écologiques de l’empire Inca, et que le site de Moray leur aurait permis d’estimer les productions agricoles », nous explique Nina.
Puis Nina nous montre le système d’irrigation, que nous retrouvons dans toutes les constructions incas : un seul canal d’irrigation, directement taillé dans la pierre, alimente chaque terrasse. A chaque niveau, un excellent réseau de drainage et un savant calcul de pente permettent une parfaite distribution de l’eau.
Cependant, une question nous trotte dans la tête depuis le début de la visite et nous finissons par demander à Nina :
« Est-ce que les scientifiques savent pourquoi cette dépression existe ? »
En effet, un tel trou dans le paysage, sans sortie d’eau et protégé du vent, n’est pas lié à l’érosion d’une rivière et doit avoir une autre explication géologique.
« C’est naturel. Les Incas ont simplement utilisé la morphologie du paysage pour construire les terrasses », nous répond Nina qui ne comprenait visiblement la dimension géologique de notre question.
Sur notre insistance, Nina rajoute :
« Des géologues disent que c’est un ancien volcan ».Nous sommes tous les deux très sceptiques. Une dépression naturelle, oui, mais certainement pas liée à un évènement volcanique car aucune roche volcanique n’affleure dans les environs.Nous continuons notre déambulation dans les ruines de Moray lorsque soudain, j’entends Olivier s’écrier : « La voilà la réponse : du gypse !! C’est du gypse ! ». Tous nous regardent sans comprendre… une explication s’engage. Le gypse (sulfate de calcium hydraté) est une roche sédimentaire saline qui se dépose par évaporation de l’eau de mer (d’où le nom d’évaporite). Comme cette roche provient de l’évaporation de l’eau, elle est inversement très soluble dans l’eau (voir les structures d’érosion du gypse en forme de pics sur la photo) et il n’est pas rare que les eaux souterraines dissolvent localement les roches salines en formant des cavités, voire des grottes. Cependant, les roches sus-jacentes exercent un poids colossal sur ces cavités qui deviennent instables et provoquent des effondrements qui se traduisent en surface par la formation de trous, similaires à des cratères. Pour nous géologues, la morphologie de la dépression de Moray est effectivement plus caractéristique d’un effondrement lié à une cavité souterraine, qu’à un cratère de volcan. Alors quand en plus, le gypse affleure sur les flancs de la dépression, nous sommes convaincus par cette hypothèse !
Quelques centaines de mètres plus bas en altitude, nous découvrons les salines de Maras. Le blanc du sel étincelle violemment sous le feu sacré du soleil, nous contraignant à plisser nos yeux pour supporter la luminosité démentielle. Depuis l’autre côté du talweg, le réseau des terrasses, creusées dans la paroi abrupte, ressemble à une palette de peintre déclinant toutes les nuances de blanc et de beige. Selon Nina, ces salines auraient existé bien avant l’époque Inca. Actuellement, elles sont encore en activité grâce à une association qui gère l’entretien des bassins et emploient cinq personnes pour les entretenir et les alimenter. En tout, les salines comprennent 5000 bassins dont les propriétaires sont les villages environnants. Chacune des familles propriétaires se transmet son bassin de génération en génération, et vient récolter trois fois par an, entre avril et octobre, le précieux sel. 600 à 900 kg de sel sont récoltés tous les ans par bassin. La qualité du sel produit contrôle son prix et son utilisation. Par exemple, la fleur de sel, utilisé dans notre alimentation, est le sel de meilleure qualité et est vendu au Pérou à 18-20 Sol le quintal, soit 5 euros pour 100 kg ! Le sel de seconde qualité est utilisé pour l’alimentation animale (environ 4 euros le quintal) et celui de 3ème qualité, qui contient de l’argile, est utilisé en agriculture (1 euro le quintal). Autant dire que l’exploitation de ce sel relève plus de la tradition que de la rentabilité commerciale !
Mais d’où vient ce sel et comment se forme-t-il ?L’origine des salines de Maras est certainement liée au site de Moray, situé à environ 500 m plus haut. En effet, comme le gypse se forme par évaporation de l’eau de mer, il est souvent associé à du sel (voir l’article concernant le dépôt des différentes évaporites : le lithium d’Atacama ). Ainsi, même si nous n’avons pas observé de sel aux alentours immédiats des terrasses de Moray, il est très vraisemblable que du sel soit présent sous la surface du sol. L’eau qui s’infiltre au fond des terrasses de Moray percole à travers des roches comme le gypse et le sel, qu’elle dissout à son passage. Ces eaux chargées en sels s’écoulent souterrainement jusqu’aux sources de Maras, où les eaux sont canalisées et réparties vers les différents bassins par un système ancestral de canaux.
Dans chaque bassin fermé, l’évaporation se fait naturellement. Peu à peu, le sel précipite et se dépose au fond du bassin argileux pour constituer une croûte marron à blanche étincelante. C’est ce sel qui est ensuite récolté de façon traditionnelle.
Les sites de Moray et Maras, pourtant bien différents d’un point de vue archéologique, sont étroitement liés d’un point de vue géologique, l’origine du second résultant directement de l’existence du premier. Les incas et leurs prédécesseurs avaient donc su tirer profit à merveille de structures géologiques naturelles.
Potosí. Ce nom résonne comme un rêve, celui d’un Eldorado perdu. Que s’est-il passé à Potosí ? Les espagnols, lors de la colonisation de l’Amérique du Sud au XVI siècle, ont découvert le plus gros gisement d’argent de tous les temps, concentré dans une seule montagne : le Cerro Rico (la Montagne Riche). Et cette montagne porte bien son nom : pendant plusieurs siècles, le Cerro Rico de Potosí a inondé l’Espagne, ainsi que le reste de l’Europe, en argenteries d’une grande valeur. La quantité totale d’argent du Cerro Rico acheminée en Europe est inestimable. Avec un tel pactole, l’Espagne, qui se croyait assise sur une mine inépuisable, a gaspillé ce trésor, en s’endettant lourdement. Mais comme toute richesse terrestre, les mines du Cerro Rico de Potosí se sont peu à peu épuisées, et le grand Royaume d’Espagne de l’époque ne réussissait plus à éponger ses dettes : à deux reprises, il fut déclaré en banqueroute, perdant tout de son prestige et de sa puissance. Le Cerro Rico de Potosí a donc, en faisant écrouler le royaume d’Espagne, contribué au bouleversement de l’Europe.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Les mines ne sont plus ce qu’elles étaient. Les filons se sont peu à peu épuisés, et surtout, avec les variations du cours des métaux, leur exploitation ne devenait plus rentable. Malgré tout, aujourd’hui, le Cerro Rico est toujours en exploitation. Des mineurs, regroupés en coopératives, continuent d’extraire le fameux minerai d’argent, mais également d’étain, de plomb, et d’autres métaux.
Aujourd’hui, la ville de Potosí respire encore ce passé colonial glorieux. Les édifices datant de l’époque coloniale sont de toute beauté : des portails massifs, des balcons en bois finement sculptés, des façades resplendissantes. Il règne à Potosí une atmosphère particulière, où l’histoire rejoint le présent. Et Potosí n’oublie pas son passé et cherche à le valoriser : des agences touristiques proposent la visite des mines, à l’intérieur du Cerro Rico. Avec notre guide Renan, nous allons donc explorer les entrailles de la Terre et du Cerro Rico, et rendre visite aux mineurs.
En route pour le Cerro Rico, Renan nous arrête au marché des mineurs afin d’acheter des cadeaux aux mineurs. Renan nous explique que les mineurs ne mangent pas de la journée (8 à 11 h de travail), et qu’ils compensent en mâchouillant des feuilles de coca, coupe-faim et stimulant. Nous achetons également quelques petites sucreries. Mais surtout, nous ne devons pas oublier une bouteille d’alcool à 96%, que les mineurs boivent pour conjurer le mauvais sort et s’attirer la chance ! Après un petit magasin assez classique, Renan nous emmène dans une échoppe un peu plus particulière : nous y achetons 6 bâtons de dynamite à 3 Bol chacun (0,30 €, le prix d’un café en Bolivie !). Plus des mèches lentes et des détonateurs. Nous hallucinons un peu, nous pourrions faire sauter la ville pour quelques centaines d’euros !
Renan nous conduit au local de l’agence où nous enfilons des pantalons et vestes imperméables, ainsi que des bottes en caoutchouc et le fameux casque de mineur orné d’une lampe électrique. Une fois notre équipement enfilé, nous repartons dans le 4x4, et cette fois pour la mine. Nous nous arrêtons au pied de la fameuse montagne. Elle nous domine et nous sentons le poids de l’histoire peser sur nos épaules. Nous la regardons avec le plus grand respect, connaissant le nombre incalculable de travailleurs morts dans des conditions atroces pendant l’époque coloniale. Renan nous donne les dernières consignes avant de nous engouffrer dans les galeries qui plongent dans les entrailles de la montagne. Nous sommes dans une des 615 mines qui percent le Cerro Rico, dont 175 seulement sont encore en activité.
Nous avançons dans une galerie humide et étroite. Mon casque est de grande utilité car je me cogne la tête des dizaines de fois sur le plafond rocheux et les étais tordus voire rompus. Soudain, Renan nous crie : « Mettez-vous sur le côté, un wagon arrive ! ». Nous nous collons contre la paroi de la galerie en voyant arriver un wagon rempli de minerai, poussé par trois mineurs seulement. Le wagon déraille à de nombreuses reprises, et pour cause : les rails ne sont pas fixés, et certains sont en bois ! « Le wagon chargé pèse une tonne, vous savez », nous dit Renan. Ebahis, nous regardons passer les trois mineurs, qui ont toutes les peines du monde à pousser dans la bonne direction le wagon.
Après de longues minutes, nous arrivons au fond de la galerie. Nous regardons alors les murs, qui brillent de toute part. Des reflets jaunes, argentés, parfois verts, étincellent sous la lumière de nos lampes. Nous avons l’impression d’évoluer dans un trésor. Renan coupe court à nos rêveries. « Nous devons descendre de plusieurs niveaux », dit-il en nous montrant un trou dont nous ne distinguons pas le fond. « N’ayez crainte, il y a une corde, puis une échelle ». Il s’engouffre alors dans la galerie verticale avec assurance et agilité. Nous le voyons alors disparaître dans la pénombre. Après quelques minutes, nous entendons une voix étouffée : « A vous ! ».
Nous nous élançons dans le vide, un peu crispés. Au cours de la demi-heure qui suivra, nous passerons plusieurs échelles et goulets étroits. Renan nous dit soudainement : « Ecoutez ». Nous entendons alors des coups sourds provenant du fond de la galerie. « Ce sont les mineurs, ils sont tout proches. Allons-y ». Après quelques minutes, nous arrivons en vue d’une lumière, devant laquelle s’agite une silhouette à casser des cailloux au marteau. « Nous y sommes ». « Hola ! », nous disent chaleureusement les mineurs. Ils sont cinq à travailler dans cette veine. Il fait très chaud (environ 35-40ºC) et ils transpirent abondamment. Les conditions de travail sont indescriptibles : aucune sécurité, aucun outil moderne, tout ou presque manuellement.
Renan montre alors aux mineurs les cadeaux que nous leur avons amenés. Leurs yeux s’illuminent en voyant la bouteille d’alcool, qu’ils ouvrent immédiatement et qu’ils font tourner sous nos yeux ébahis. Ils échangent quelques mots avec Renan en Quechua, langue des Incas, avant que nous n’entamions une discussion avec eux en espagnol. Tout en s’attelant à arracher des blocs de minerai étincelant, ils nous parlent de leurs conditions de vie, dures et incroyables de nos jours. Ils travaillent 8 à 11 heures par jours, six jours sur sept. Les mineurs sont organisés en groupes de travail, associés en coopératives. Chaque groupe est maître de sa production, qu’il vend aux industriels pour être raffiné en argent et autres métaux, avant d’être exporté en Europe, principalement. Le fruit de la vente est partagé équitablement entre les membres du groupe, en moyenne 600 Bol (60 €) par semaine.
« Vous n’avez pas envie de changer de travail ? »
« Non, il n’y a pas de travail en ville. Et puis les gens nous respectent, nous faisons le travail le plus dur et le plus respecté. Nous avons commencé à 14 ans, et nous continuerons. » « Jusqu’à quel âge travaillez-vous ?, demande Caroline. C’est Renan qui nous répond, à voix basse pour ne pas être compris des mineurs : « Cela dépend de leur maladie … ». Cette maladie, c’est la silicose, qui atteint tout mineur. C’est la poussière produite lors de l’extraction du minerai qui encrasse les poumons des mineurs, et entraine des fibroses pulmonaires, puis la mort. Tout en discutant, nous comprenons alors que ces mineurs savent le sort qui les attend …
« Il est temps de remonter », nous dit Renan. « Attendez ! », nous dit le plus vieux des mineurs. Il arrache alors un bloc du plafond de la galerie, encore plus brillant que les autres, puis en tend un morceau à Caroline, un large sourire aux lèvres : « C’est le plus pur des minerais d’argent, emporte-le, c’est notre cadeau ». Caroline le prend, en ne le perdant pas des yeux, grands ouverts sur ce trésor offert par ces forçats de l’argent. Nous n’osons que dire devant ce cadeau d’une grande symbolique. Nous échangeons un dernier regard avec le vieux mineur, qui nous salue une dernière fois, un large sourire égaillant son visage en sueur.
Nous laissons alors nos nouveaux amis, dans leurs conditions de travail dignes de Germinal, et remontons vers la surface, le confort et la facilité. Nous sommes heureux d’avoir partagé ce moment fort avec les mineurs de Potosí, mais nous nous sentons impuissants et presque honteux de leur avoir volé ce moment. Nous ressentons alors l’immense fossé qui existe entre eux et nous, et notre situation plus que confortable nous met mal à l’aise. Dorénavant, nous ne regarderons plus les objets d’argent de la même manière, et nous aurons toujours à l’esprit cette rencontre avec ces hommes qui semblent sortir d’un autre siècle.
We are geologists and we would like to share our passion on our Earth and its resources. Caroline and Olivier http://www.georouteandine.fr/English
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Caroline et Olivier
Nous sommes géologues à Oslo et nous souhaitons, à travers cette expédition, partager notre passion et apporter un nouveau regard sur notre planète et ses ressources.
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