samedi 26 septembre 2009

Sur le glacier Shullcon, Cordillère Centrale (Pérou, 24-28/08/09)

« Vous allez voir, c’est la saison sèche en ce moment, la mission va être superbe, et en plus je vais récolter de superbes données hydrologiques de la saison sèche ! »
Celui qui parle, c’est Thomas, un hydrologue de l’IRD (Institut de recherche pour le développement), basé à Lima.

Nous ne sommes arrivés à Lima que depuis 4 jours, et nous voici déjà en route pour la visite d’un nouveau site géologique, le dernier de la Géoroute, le glacier Shullcon, dans la Cordillère Centrale du Pérou. C’est notre ami Alain, également chercheur à l’IRD de Lima, qui a coordonné notre arrivée avec la mission de Thomas. Ce ne sont pas encore les vacances !

Au cours des 4 heures de route nécessaires pour atteindre le point de départ de la mission, nous avons eu le temps de faire connaissance avec Thomas. C’est un joyeux personnage, de corpulence massive typique d’ancien rugbyman, la langue bien pendue et le sourire toujours accroché aux lèvres. Les 5 jours de la mission qui se profile s’annoncent bien animés ! Mais l’équipe de la mission ne se réduit pas à nous trois. Nous sommes accompagnés de Jesus, un ingénieur hydrologue péruvien, ainsi qu’Eduardo et Lucas, topographes, et Americo et Hector, guides de haute montagne qui assisteront Thomas et Jesus pour le travail sur le glacier.



En fin de journée, nous atteignons le bout de la route, au pied d’un barrage, dont les installations de contrôle nous serviront de refuge pour la nuit. Tous vaquent à leurs occupations, alors que nous faisons une petite sieste avec Caroline. Il faut dire que nous sommes à 4200 m d’altitude. Le soleil brille généreusement sur les eaux étincelantes du lac de retenue, illuminant les sommets enneigés qui pointent au fond de la vallée. Le crépuscule est magnifique, les montagnes rougeoient de milles feux alors que les premières étoiles font leur apparition dans le ciel qui s’obscurcit. « Génial ! », nous glisse Thomas, « Ca va être génial cette mission ! »

Le lendemain, nous nous levons motivés comme jamais, prêts à grimper au pied du glacier perché à près de 5000 m. Quelques nuages sont accrochés sur les plus hauts sommets, sans pour autant inquiéter Thomas. Nous démarrons l’ascension à la fraîche, en fond de vallée, en compagnie de Jesus. Les quatre autres membres de la mission ont la charge de trouver des mules ou des lamas pour monter tout le matériel de camping au camp de base, à proximité du glacier.




Le sentier parcourt les alpages grillés. Sur les versants ombragés, des voiles d’eaux écumeuses semblent dégringoler des sommets. En regardant bien, ces cascades sont immobiles, figées, pétrifiées par le gel en de magnifiques murs de glace. Bientôt, le sentier s’élève dans la montagne. Déjà, l’air nous manque, et nous devons nous arrêter constamment pour reprendre notre souffle. Mais les pauses doivent être courtes, car les nuages se font de plus en plus nombreux et pressants, et occultent constamment les rayons du soleil, refroidissant considérablement l’atmosphère. Quelques heures plus tard, le sentier aborde l’immense moraine glaciaire, déposée par le glacier lors de sa retraite, et trace tout droit dans la montagne jusqu’au pied du glacier, duquel s’écoulent plusieurs torrents. Le paysage est de plus en plus bouché par les nuages, ce qui semble ne pas rassurer Thomas qui pointe constamment son regard au ciel, comme pour lui demander ce qu’il se prépare à nous envoyer sur le coin du nez.


Place au travail maintenant. « Le but de notre travail, nous explique Thomas, et de quantifier tous les flux d’entrée et de sortie de l’eau du glacier. Les entrées, ce sont les précipitations, comme la pluie et la neige. Les sorties ce sont les eaux qui ruissellent sur le glacier et celles qui proviennent de la fonte même du glacier et de la neige. Ainsi, si nous arrivons à quantifier les entrées et les sorties d’eau du glacier, il nous est possible de quantifier sa perte ou son gain de masse. Par exemple, s’il y a plus d’eau sortante que d’eau entrante, cela signifie que le glacier perd de la masse, donc du volume. L’inverse est également vrai. Enfin, afin de vérifier si nos calculs de bilan d’eau sont corrects, nous effectuons également une campagne topographique sur la langue du glacier. Ces mesures permettent de mesurer le volume du glacier et ses variations au cours du temps. Si les variations de volume du glacier sont cohérentes avec son bilan hydrologique, les données sont validées. »

Thomas sort alors de son sac un gros tube métallique d’une dizaine de kilo, relié à un petit module par un câble électrique. « Il s’agit d’une sonde, nous explique-t-il. Une fois immergée dans le torrent, cette sonde mesure en continu plusieurs paramètres physiques, comme la température, la hauteur d’eau, la turbidité (quantité de particules de sédiments en suspension dans l’eau). Nous convertissons alors la hauteur d’eau en débit du ruisseau, ce qui nous donne les eaux sortantes du glacier ». Thomas et Jesus installent en quelques minutes la sonde dans les eaux gelées du torrent glaciaire, et la mettent en marche. « C’est bon, elle est réglée pour mesurer pendant trois jours. Nous reviendrons la chercher avant de repartir, vendredi matin. »




Pendant que nous bavardions, les nuages se font plus menaçants, plus lourds, plus sombres. Il est déjà 15 heures, et l’équipe d’Hector n’est toujours pas arrivée au camp de base avec le chargement. « Ils n’ont probablement pas trouvé de mules ou de lamas, et ne monterons pas aujourd’hui. Nous devons impérativement descendre avant la nuit ! » La descente est agréable, mais le ciel décide de se déchainer. En face, les montagnes sont occultées par un voile blanc qui ne laisse guère de doute quant à sa nature. « La pluie ! », dis-je à Caro. « Il faut nous habiller, vite ! ». Nous avons juste le temps d’enfiler nos affaires de pluie avant de nous retrouver sous des bourrasques, non pas de pluie, mais de neige. J’aime autant cela, la neige mouillant beaucoup moins que la pluie. Nous descendrons ainsi 2 heures sous la neige.



Il se fait tard, le soleil décline ostensiblement sur l’horizon, et il fait de plus en plus froid sous cette neige qui se transforme peu à peu en pluie à mesure que nous perdons de l’altitude. A quelques centaines de mètres du départ du sentier, nous apercevons devant nous des animaux, chargés et accompagnés. « C’est pas croyable ! Ce sont Hector et ses collègues qui ont trouvé des animaux. Mais pourquoi montent-ils si tard ? Nous sommes déjà presque en bas ! » Après les avoir rejoint, Hector nous explique qu’ils ont parcouru la montagne toute la journée à la recherche d’animaux, et qu’ils n’en avaient trouvé que cet après-midi. Malheureusement, leur propriétaire, qui les accompagne, doit se rendre le lendemain dans son village, ils doivent donc impérativement monter ce soir, sinon le paysan refusera de les accompagner. Je regarde Thomas, abattu : « Moi, je ne remonte pas ce soir ». « Ca tombe bien, parce que moi non-plus. Nous allons passer la nuit dans les baraquements du barrage, et laisser la bande d’Hector monter tout le matériel. » Nous nous séparons de nos compagnons et redescendons, tout en ayant conscience qu’ils vont devoir installer le camp de base en pleine nuit, sous la neige, à près de 5000 m.


Après une bonne nuit, nous nous levons de nouveau très motivés, jusqu’à l’ouverture de la porte. « C’est pas vrai !, nous lance Thomas, tout est bouché ! Il neige de tous les côtés, ce n’est vraiment pas de veine ! » Malgré le mauvais temps, nous rassemblons tout notre courage et repartons dans la montagne, périodiquement balayés par des averses de neige. La montagne est saupoudrée d’un beau voile blanc. « Je suis dégoûté, nous lance Thomas, je ne vais pas du tout pouvoir mesurer le bilan hydrologique de la saison sèche, si ça continue. » Et ça va continuer ainsi tout la journée, et la journée du lendemain, des averses de neige balayée par des vents glaciaux, entrecoupés de périodes d’accalmies célébrant le retour temporaire d’un beau soleil et du ciel bleu azur, découvrant les majestueux sommets de la Cordillère Centrale recouverts de glace et de neige fraîche éblouissante.



Alors que Thomas s’en est allé passer 24 heures au pied du glacier afin d’échantillonner les eaux du torrent à intervalles réguliers, nous décidons de rester au camp de base. Il faut dire que nous ne sommes pas bien équipés : sans pantalon imperméable et chaussés de nos seules chaussures de course prenant l’eau comme des éponges, nous ne pouvons pas nous amuser à suivre nos compagnons équipés de matériel d’alpinisme. Alors que nous sommes réfugiés dans la tente, nous nous occupons à secouer la toile avec nos pieds pour faire tomber la carapace de neige qui s’est accumulée. Une chose est claire, la saison sèche semble bel et bien terminée…


En plus d’être guide de montagne, Hector est également responsable de la cuisine. Et quelle cuisine ! Dans la tente aménagée en salle de restaurant, certes rustique, Hector prépare matin et soir des soupes et des plats mijotés. Tous les matins, il se lève à 4 heures pour commencer à préparer le petit déjeuner que nous dévorons dès que les 6h30 ont sonné. Le soir, Hector est le dernier couché, alors que toute la journée, il parcoure le glacier en long, en large et en travers. C’est une véritable force de la nature.



Au cours des 5 jours que dureront la mission, nous serons 3 jours sous la neige. Mais, Ô miracle, nous nous levons le matin du dernier jour sous un soleil exceptionnel ! Le paysage dévoile sa splendeur la plus grandiose, mais personne ne semble vraiment profiter de ce spectacle naturel. En fait, tout le monde est réveillé depuis minuit, heure à laquelle le vent a débuté son festival. Sans relâche, il a balayé les tentes du camp de base, faisant claquer les toiles pendant presque toute la nuit. La température qui, la veille était clémente, a dégringolé au point d’avoir congelé le torrent. Et le vent n’a pas encore dit son dernier mot. Ce matin il souffle plus fort que jamais, déformant les tentes qui sur le point de s’envoler. C’est pourtant ce matin que Thomas doit reprendre la sonde laissée dans le torrent. C’est le vent en pleine face que j’accompagne une dernière fois Thomas et Jesus au pied du glacier. Et la surprise est de taille : la sonde est bloquée sous une couche de glace qu’il faudra briser petit à petit, toujours balayés par le vent furieux et glacial.



Malgré ces conditions quelque difficiles, je savoure ce moment exceptionnel : ce sont les derniers instants de la Géoroute Andine, avant de redescendre définitivement à Lima avant de nous envoler pour la France, et retourner tranquillement à notre vie d’antan. Alors, quel que soit le vent, quelle que soit la température, je profite de ces derniers instants d’aventure, qui ponctuent plus de neuf mois extraordinaires, faits de rencontres, de souvenirs, et parfois de moments difficiles.


« C’est l’heure, il faut descendre ! » Thomas dirige ses troupes. Il a raison, nous devons tout plier, avant d’entamer les 2 heures de descente, avant d’enchainer les 4 heures de voiture jusqu’à Lima. Cette fois, c’est bien la fin. Je regarde Thomas partir devant avec Jesus. Je me retourne une dernière fois pour contempler ce spectacle naturel, ces cathédrales gothiques bardées de glaciers, la Cordillère des Andes que nous avons suivi, gravi, subit et conquis à de nombreuses occasions, et avec qui nous avons tissé une relation toute particulière. « Nous devons désormais te quitter, et retourner chez les nôtres. Mais entre nous, ce n’est qu’un au revoir. »

mercredi 23 septembre 2009

La dernière traversée ... à pied

Le retour à Cusco est difficile. Orphelins de nos vélos, nous déambulons à la recherche d’un petit hôtel avec des chambres libres, alourdis de nos sacoches qu’il nous est impossible de porter à dos. Une fois un hôtel trouvé, nous nous réfugions dans la chambre, désarmés, désemparés. Que faire maintenant ? Sans vélo, nous ne pouvons pas porter nos sacoches, dont le poids est d’ailleurs bien trop important pour que nous puissions transvaser tout notre matériel dans un simple sac à dos. Devons-nous donc rejoindre Lima directement en bus, et finir lamentablement notre aventure sur ce coup dur ? Et que faire à Lima pendant deux mois, dans cette mégapole monstrueuse où il n’y a rien à faire ni rien à voir, hormis la brume qui occulte en permanence le soleil ? Et quel sentiment aurons-nous en débarquant à Lima, un sentiment d’abandon de la Géoroute, de désastre, voire de lâcheté ?

Non, ce n’est pas possible, nous ne pouvons définitivement pas rester sur ça, surtout ne pas donner raison aux voleurs en abandonnant. Nous devons nous convaincre de ne pas baisser les bras, et de ne pas laisser ces petites gens malintentionnées détruire notre rêve. Nous devons continuer coûte que coûte, et par tous les moyens, pour nous, pour les enfants et les élèves qui nous suivent. Alors c’est décidé, nous irons à pied, sacs à dos flambant neufs sur les épaules, en ne gardant avec nous que le strict minimum, c’est-à-dire le matériel de camping, quelques vêtements et les appareils photo. Et le reste ? Et bien nous avons la chance d’avoir été aidés et soutenus par Yves, le propriétaire français de l’hôtel où nous avions séjourné durant notre première semaine à Cusco, et qui nous a gentiment proposé de garder nos affaires « inutiles » chez lui, avant de nous les envoyer par un cargo-bus à Lima lors de notre arrivée. Nous tenons sincèrement à remercier Yves pour son aide plus que précieuse et chaleureuse !


Le 4 août, nous sommes de nouveau sur le départ. Nos sacs à dos de 60 litres sont partiellement chargés, de la place étant gardée pour la nourriture. Ainsi parés, nous quittons pour la dernière fois Cusco, la cité impériale des Incas, pour Abancay, ville située à courte distance après le petit village où notre mésaventure a débuté. Ce sera notre nouveau point de départ, le départ d’une nouvelle aventure, 470 kilomètres à pied nous attendent, en fond de vallée puis sur les plateaux de l’Altiplano, désert asséché perché à 4000 mètres d’altitude, aux nuits glaciales. Tout en étant excités par ce nouveau départ, une certaine appréhension nous serre la gorge. A pied, va-t-on supporter cet effort si différent que le vélo ? A la cadence ralentie, va-t-on trouver à manger et à boire quand nous en aurons besoin ? La meilleure réponse est d’aller le vérifier par nous-mêmes, au cours d’une longue marche qui durera plus de deux semaines.



Les premiers kilomètres sont agréables, la foulée légère, la tête et les épaules bien redressées, fiers de notre décision. Deux heures et quelques kilomètres plus tard, le ton change du tout au tout. Les muscles des jambes sont tétanisés et douloureux, les épaules courbées vers l’avant et labourées par le poids insupportable du sac. La chaleur nous terrasse et les moustiques par centaines nous attaquent en escadrons tels des kamikazes japonais fondant sur leur cible. Il faut bien nous rendre à l’évidence : ce sera bien plus difficile que tout ce que nous avons affronté jusqu’à maintenant.


La journée du lendemain vient confirmer ce sentiment. Alors que nous n’avions parcouru que 17 kilomètres au cours de la matinée, une tendinite commence à se réveiller à la base du tibia. Malheureusement, je la connais déjà cette maudite tendinite, et si elle décide de s’exprimer comme il y a 15 ans, alors c’est l’immobilisation et la fin définitive de l’aventure. Nous n’avons parcourus que 50 kilomètres, et il nous en reste plus de 400 …


Par tous les moyens, il faut l’empêcher de se développer : assouplissements poussés, bain de pied dans l’eau glacée du torrent, badigeonnage d’anti-inflammatoire. Pour finir, Caro tente de décontracter le muscle qui tire sur le tendon fautif en massant, mais malgré ses efforts à me faire hurler dans la tente, elle n’arrive pas à le décrisper d’un poil. C’est donc très inquiets et fatigués que nous nous couchons le deuxième soir, espérant que l’inflammation s’estompe d’elle-même avec le repos. Au réveil, rien n’a changé, et c’est encore plus inquiets que nous reprenons la route. Néanmoins, au fur et à mesure que les kilomètres défilent, je sens que les muscles de ma jambe se décrispent peu à peu, et que la douleur s’atténue. En fin de journée : miracle ! La douleur a disparu ! En restant prudents, nous pourrons donc continuer notre aventure. En route !


Chaque jour de marche est une nouvelle aventure de 25 kilomètres environ. Chaque journée nous apporte son lot de surprises et de rencontres. Dès le premier soir, littéralement sur les rotules et les pieds en feu, nous demandons l’hospitalité auprès d’une famille de paysans. Sans aucun problème, ils nous accueillent sur leurs terres. Visiblement très pauvres, ils habitent dans des cases en bois et feuilles de palmes et ne vivent que de la culture de leur petit lopin de terre. Malgré ce manque apparemment de ressource, nos hôtes nous ouvrent leur cœur et nous offrent de la nourriture en abondance : des fruits, des grains de maïs grillés, du fromage de chèvre et de la bouillie de manioc. Probablement une bonne partie de leur ration quotidienne ! Comment refuser une telle générosité, surtout lorsque la mère de famille nous fait comprendre qu’un refus de notre part serait ressenti comme une insulte. Malgré notre petit déjeuner copieux pris quelques minutes auparavant, nous rassemblons le peu d’appétit qu’il nous reste, et ingurgitons avec un réel plaisir ces mets délicieux qui nous sont offerts, devant le large sourire satisfait de notre bienfaitrice.


Tout au long du parcours, nous aurons la chance de connaître des expériences similaires. Les gens nous prenant pour des fous, des inconscients, ou bien des gens encore plus pauvres qu’eux et dans l’incapacité de se payer un billet de bus, ils nous prennent sous leur protection, nous donnent toutes les informations possibles et imaginables, nous offrent à boire et à manger. Même les enfants qui, les semaines précédentes, nous demandaient sans cesse : « Donne-moi tes dollars ! » accourent vers nous en nous demandant où nous allons comme ça, à pied, nous prenant pour des fous. Jamais, sur les deux semaines que dureront notre marche, un enfant nous demandera de l’argent !

Le long du parcours, d’autres amis se montrent particulièrement attentifs vis-à-vis de ces deux fous qui marchent, sans même les connaitre : les routiers. Effectuant régulièrement la route entre Cusco et Nazca, ils observent notre progression quasiment au jour le jour. C’est à coups de grands saluts amicaux qu’ils nous encouragent, certains même nous lançant des signes du pouce : « Chapeau les gars ! », semblent-ils vouloir dire. L’un d’entre eux nous lance même, un matin, deux oranges depuis sa fenêtre, puis continue son chemin. Un soir que nous nous arrêtons dans un petit resto au beau milieu de la Puna, nous sommes à table lorsqu’une grosse voix nous lance : « Vous êtes déjà là, vous ? ». Ne reconnaissant pas notre homme, et lisant notre surprise sur nos visages, il s’empresse d’ajouter : « J’effectue quotidiennement la route, et je vous vois tous les jours ! Vous savez, on parle de vous entre routiers. Vous êtes fous, mais assez incroyables ! Ah Ah ! ». Nous partageons sa bonne humeur, tout en étant totalement rassurés et soulagés : nous sommes sous la protection du monde de la route. Rien ne peut nous arriver.

Malgré ces bons moments, la route est dure. Les 6 premiers jours, nous sommes confinés au fond d’une vallée dont les flancs abrupts et vertigineux nous bouchent le paysage. Ingratement, nous devons avancer sans même profiter de la vue. Parfois même, la vallée est si profonde, escarpée et étroite qu’il n’y a pas de place entre la rivière et la route pour y installer la tente.




Heureusement, après une semaine d’effort, la route prend soudainement de la hauteur. Devant nous s’élève une montagne zébrée de zigzag le long desquels des camions semblent flotter : la route gravit la bordure du plateau de la Puna, perché à 4200 mètres d’altitude. L’ascension matinale nous ravit, d’autant que nous coupons à travers les alpages, entre les virages de la route. Quelques heures plus tard, nous débouchons sur un paysage incroyable, que nous connaissons pourtant déjà, la Puna, étendue vallonnée et couverte d’herbes rases s’étendant sur des dizaines de kilomètres.




Le contraste avec les kilomètres précédents est saisissant, la route s’ouvrant sur des lignes droites déprimantes de plusieurs kilomètres, interminables. A cette altitude, tout effort devient difficile. Nous soufflons comme des bœufs, les sangles des sacs à dos appuyant sur nos cages thoraciques. Les nuits sont glaciales, et nous terminerons même une soirée sous un orage de grêle. Le lendemain, la tente est tellement givrée que nous la plions comme du carton épais.



Au fur et à mesure de notre progression, le paysage devient de plus en plus sec et désertique. A 70 kilomètres de Nazca, aucune végétation ne pousse, hormis quelques cactus et arbustes rabougris. Les lits des rivières sont désespérément secs. Il n’y a rien sur des kilomètres que du désert, à perte de vue. Nous ne sommes qu’un grain de sable de vie dans cet univers minéral, et nous prenons toute l’ampleur de notre isolement et de notre vulnérabilité.



Nous ne pensons qu’à une seule chose : l’eau. Allons-nous en trouver dans les prochains kilomètres, ou dans les prochaines dizaines de kilomètres ? Devons-nous nous rationner malgré notre soif, ou nous abreuver en espérant trouver une source dans les heures qui suivent ? Chaque décision prise s’accompagne de doute, mais nous devons continuer coûte que coûte. L’avant dernier jour sera probablement le plus difficile. En ayant discuté avec certains locaux, nous savons que les 50 derniers kilomètres sont du désert aride, sans la moindre habitation ni la moindre trace d’eau liquide. Notre seul salut, ce sont des travaux de restauration de la route. Mais plus nous avançons, plus le désert semble hostile. La route descend de la Puna vers la plaine côtière et plus nous descendons, plus la chaleur devient étouffante. Nous n’apercevons aucune trace de travaux durant toute la journée. Notre maigre réserve d’eau s’épuise rapidement, et nous commençons à sérieusement douter de la véracité de ces travaux. Ce n’est qu’en fin de journée, alors qu’il ne nous reste qu’un fond d’eau dans chaque bidon, que nous entendons au loin une sirène d’engin de chantier. Nous sommes sauvés, les travailleurs nous donnent suffisamment d’eau pour la soirée, et pour le lendemain.


A 20 kilomètres de Nazca, nous nous préparons pour notre dernière nuit, au fond du lit asséché d’une rivière. C’est étrange tout de même. Nous sommes partis depuis 9 mois, et cette nuit vient ponctuer notre voyage. C’est une page de notre vie que nous sommes sur le point de tourner. Nous sommes partagés entre un sentiment de soulagement d’en finir avec la souffrance, l’inconfort de la tente et des matelas percés, et un sentiment de peur d’en finir et du retour à une vie normale, comme si rien ne s’était réellement passé. A la fois nostalgiques et pressés d’en finir, ce paradoxe nous met mal à l’aise lorsque, le matin du … août, nous prenons la route pour les 20 derniers kilomètres. Il fait bon, il faut dire que nous sommes redescendus en dessous de 1000 m d’altitude pour la première fois depuis plus de 4 mois. En redescendant de la Cordillère, nous redescendons sur Terre, du monde magique du voyage, du rêve de l’aventure. De la vie nomade nous réservant des surprises tous les jours, nous sommes sur le point de reprendre notre vie sédentaire, réglée comme du papier à musique.



Notre entrée dans Nazca nous serre la gorge. Nous savons que nous venons d’accomplir une expérience unique, quelque chose de fort et courageux. Un voyage de 9 mois le long de la Cordillère des Andes. Nous sommes très fiers. Malgré la difficulté, malgré nos mésaventures, nous y sommes parvenus. Nous avons affronté les éléments, repoussé nos limites, accepté les difficultés propres aux voyages en vélo. Nous avons appris à nous adapter, appris à être fort, appris à accepter les faiblesses de l’autre et ses propres faiblesses. C’est une expérience que nous garderons toute notre vie, et que nous avons besoin de partager avec le monde entier. Mais malgré la foule de locaux et de touristes, nous nous sentons seuls. Seuls avec nos souvenirs, nos rencontres heureuses et nos galères. Seuls.

En entrant dans Nazca, nous traversons les bidonvilles jonchés d’immondices puis la rivière asséchée, transformée en décharge publique. Nous sautons dans le premier hôtel, et courons nous réfugier dans la chambre. C’est la fin du voyage, et la fin du rêve.

dimanche 23 août 2009

La ligne d'arrivée est franchie !!

Yihooooo !!

Ca y est, nous sommes arrivés à Lima depuis jeudi soir !!! Dans un premier temps, nous avions rejoint Nazca à pied après 15 jours de traversée de la Cordillère, puis nous avons fini en bus le long de la côte péruvienne pour traverser le long désert qui sépare Nazca de Lima. Mais nous nous reposerons plus tard, car dès demain matin, nous repartons en expédition dans la Cordillère Blanche avec des hydrologues qui suivent l'évolution de la fonte des glaciers tropicaux. Passionnant ! Dès notre retour nous commencerons à mettre à jour le blog, afin de vous faire partager notre dernier mois d'aventure plein d'événements et de rebondissements.

A bientôt !

lundi 3 août 2009

La Georoute est morte, Vive la Georoute !

Tel le roi qui ne meurt jamais mais se perpetue sous un autre visage, la Georoute Andine ne s arrete pas, et continue sous une autre forme : a pied ! Pares de sacs a dos flambant neuf, nous allons de nouveau reprendre la route peu apres le lieu du vol de nos velos, et tenter de rejoindre Nazca, de l autre cote de la Cordillere, au cours des 20 jours qu il nous reste. Avec ce nouveau depart, c est une nouvelle aventure qui commence !

A tres bientot depuis Nazca.

samedi 25 juillet 2009

Et maintenant, que va-t-il se passer ?

Et maintenant, que va-t-il se passer pour nous ? Nous sommes à Cusco depuis deux jours, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça cogite dans nos têtes. Nous explorons toutes les pistes possibles, nous suivons les instructions (souvent contradictoires) des locaux, mais surtout, nous tentons par tout moyen de ne pas rester sur cette terrible désillusion, due à un gros coup de malchance.

Avant toute chose, il est important de réfléchir à chaque scénario possible, et de s’organiser en fonction de chacune d'eux. Il est existe quatre :

- La première, les vélos ont été acheminés à Cusco. Depuis hier, nous faisons le tour des ateliers de réparation de vélos, dont nous connaissions déjà le plus fameux de Cusco (nous avions fait réparé mon porte bagage avant, ruiné en arrivant à Cusco). Au cas où ils voient passer des pièces si particulières de nos vélos, ils nous tiendrons au courant (moyennant récompense ...). Nous avons également eu le soutien du consul honoraire de France à Cusco, qui nous a garanti de faire pression sur la police. Malheureusement, j'ai vu la police péruvienne à l'oeuvre, je ne crois pas du tout en cette solution... Enfin, nous nous sommes rendus ce matin au marché des affaires volées, malgré les objections des locaux. A part une bonne expérience, nous ne les avons pas vu, trop tôt certainement. En tout cas, les graines sont semées à Cusco, et nous attendons qu'elles germent.

- La deuxième, les vélos sont toujours là-haut, cachés dans la communauté. Nous avons tissé un contact avec un chauffeur de taxi qui passe couramment dans le coin. Moyennant récompense, il va tenter de les localiser. Nous repasserons dès demain dans le village de notre malchance, et nous demanderons à un autre chauffeur de taxi de faire son enquête. Durant les cinq jours qui suivrons, nous laisserons décanter la situation en allant marcher à Choquequirao, cité inca exceptionnelle dont le nom signifie "Berceau de l'or", d'un grand intérêt pour nous.

- La troisième, nous ne retrouvons pas nos vélos... Nous avons alors possibilité d'en acheter. Malheureusement, la taille moyenne des péruviens est ... environ deux têtes de moins que moi, et les vendeurs de vélos nous ont ri au nez lorsque nous leur avons demandé s'ils avaient des cadres à ma taille ... En plus, ils nous proposent des prix hallucinants pour des épaves. Nous ne sommes pas des plus optimistes pour cette troisième possibilité.

- Enfin, la quatrième, nous continuons en marchant, en sac à dos, aussi loin que le temps nous le permette. En effet, nous devons être à Lima avant le 22 août, car nous avons rendez-vous avec un glaciologue de l'IRD qui doit nous emmener avec lui en mission et nous faire découvrir comment il suit l'évolution de la fonte des glaciers tropicaux. Si les choses n'évoluent pas favorablement dans notre recherche, nous nous orienterons probablement vers cette dernière solution, en esperant rallier Nazca à pied.

En attendant, nous allons tenter d’oublier temporairement nos déboires en allant nous isoler dans la jungle péruvienne, à l’assaut de Choquequirao, en compagnie d’une mule et de son muletier. Dès notre retour, nous en saurons plus, et nous vous tiendrons au courant.

Pour finir, nous tenosn à vous remercier pour tous vos messages de soutien qui nous font vraiment chaud au coeur !

vendredi 24 juillet 2009

Bonnie and Clyde se font la malle

Après une semaine passée à Cusco, la ville impériale des incas, nous poursuivons notre route vers Lima. Un temps ramollis par la vie citadine, nous reprenons la niaque et l’envie de pédaler. En trois jours, nous parcourons plus de 150 kilomètres, dont un col de 1200 mètres de dénivelée. Fort de notre motivation et si près du but, nous élaborons le programme du retour en France : ne voulant pas finir sur un retour en avion, puis en train et en voiture, nous planifions de rejoindre la Normandie natale de Caroline en vélo, puis de traverser la France pour terminer dans l’Ain, et rendre visite aux écoles qui nous suivent, toujours en selle. Fiers de notre programme, nous entrevoyons déjà l’accueil chaleureux des enfants, leurs yeux émerveillés sur ces vélos qui auront parcouru tant de distance dans ces contrées aussi légendaires.





Ce jour là, nous avons gravi plus de trente-cinq kilomètres de côte. Il se fait tard et nous sommes épuisés. Au détour d’un virage, nous apercevons un petit village composé de quelques bicoques en briques de terre séchée et d’une petite église, entourée d’une jolie pelouse suffisamment plate pour y monter la tente. Nous nous y arrêtons, exténués, mais contents de notre journée et du planning du retour. En nous dirigeant vers le petit coin d’herbe, une jeune garçon répondant à l’illustre nom de Jules César nous accoste poliment, et nous aide à nous installer. Il nous présente aux gens de la petite communauté qui habite ce village, et tous nous autorisent à nous y installer pour la nuit.






A bout de forces, nous montons la tente et nous effondrons à l’intérieur. Le père de Jules César nous rend visite. « Bonsoir. Je serais honoré si vous acceptiez mon invitation à passer la nuit chez moi, en notre compagnie. Et puis vous pourrez mettre les vélos à l’intérieur ». Très touchés par son hospitalité, nous déclinons néanmoins son invitation, tant nous sommes fatigués à ne plus avoir la force de sortir de la tente dans laquelle nous sommes confortablement blottis. Et puis que pourrait-il arriver à nos vélos, nous sommes en plein milieu de la cordillère ? Nous le remercions chaleureusement, plaçons les vélos à quelques centimètres de la tente, attachés ensembles par un cadenas, et nous endormons quelques minutes plus tard, terrassés par la fatigue de la journée.



Nous ne nous réveillons que 10 heures plus tard, le jour pointant déjà à l’horizon. Encore courbaturés de la veille, nous prenons tranquillement le petit déjeuner. Alors que nous rangeons nos affaires, Jules César nous rend visite pour nous donner un coup de main. En arrivant devant la tente, il jette coup d’un œil de côté. « Tiens, vous avez finalement décidé de laisser vos vélos chez mon père cette nuit ? » Voyant notre regard circonspect, il s’empresse d’ajouter : « Parce qu’ils ne sont pas à côté de la tente ». Un électrochoc nous secoue. Nous nous précipitons dehors pour constater que Jules César ne plaisantait pas : le côté de la tente est vide, désespérément vide, les vélos ont disparu ! Tout s’effondre ! La perspective de l’arrivée à Lima, la traversée de la France à notre retour et la visite des écoles.

La gorge serrée, nous cherchons, paniqués, tout autour de nous. Peut-être s’agit-il d’une mauvaise plaisanterie des enfants de la communauté ? Peut-être le père de Jules César a-t-il finalement décidé de les ranger chez lui pour plus de sécurité ? En cherchant dans les possibles cachettes, nous ne trouvons rien, et nous nous rendons peu à peu l’évidence cruelle : on nous a volé les vélos pendant notre sommeil. Tous les gens de la communauté se rassemblent devant la petite église autour de nous. « Il fallait accepter notre hospitalité », nous reprochent-ils, « cela ne se serait pas passé. C’est la honte qui s’abat sur toute la communauté. Vite, il faut vous rendre à Currahuasi pour porter plainte, et revenir avec les policiers visiter toutes les maisons, vos vélos s’y trouvent certainement cachés ».





L’ « enquête » est une farce. Les policiers interrogent quelques passants, écoutent les témoignages des uns et des autres. Un homme de grande taille et aux yeux d’un bleu turquoise les accoste. « Le voisin en face, c’est un rat puant. Je suis sûr que c’est lui ! » Les policiers le remercient, semblent réfléchir, hochent doucement la tête, et se retournent vers moi : « Nous avons un suspect ». L’homme qu’ils suspectent n’est autre que le poivrot du village, incapable de marcher droit et encore moins de porter une lourde charge. Qui plus est, ses pas lourds évoquent ceux d’un éléphant. En aucun cas il n’aurait pu porter nos vélos sans que nous ne l’ayons entendu. Et puis, nous venions de fouiller sa maison, où nous n’avions rien trouvé…

Tous nos espoirs s’envolent en constatant l’inefficacité de la police. Les gens de la communauté sont eux-mêmes déboussolés par leur comportement. Désormais d’aucune utilité, les policiers se retirent, et nous laissent dans notre triste situation. Toute l’après midi, nous resterons seuls à fixer notre tente orpheline, sur laquelle plane l’ombre de nos vélos. Les gens de la communauté, remplis de honte, n’osent même plus nous rendre visite, exacerbant notre sentiment de solitude et de tristesse.

Pour finir, nous retournons à Cusco chargés de nos sacoches. En taxi, puis en bus, nous reprenons la route que nous avions parcours les jours précédents. Chaque virage est un crève-cœur, chaque petit village est un coup de poignard. « Tu te rappelles, nous avions mangé là. Et là, nous avions fait une pause ». Des milliers d’images défilent dans notre esprit, tous les souvenirs de notre aventure ressurgissent comme pour nous faire encore plus mal. Huit mois de rencontres, de bonheur et parfois de souffrance, dans des paysages hors du commun. Prostrés, la tête contre la vitre du bus, nous pleurons en silence. La Géoroute Andine est terminée.

jeudi 23 juillet 2009

La Géoroute Andine, c'est fini ...

Bonjour à tous,
Nous avons une mauvaise nouvelle à annoncer : avant hier, au beau milieu de la cordillère péruvienne, nous avons eu la mauvaise surprise de constater que nous nous sommes fait voler nos vélos, pendant la nuit. Malgré une journée de pseudo recherche, nous ne les avons pas retrouvé, et c'est le coeur lourd que nous avons rejoint Cusco dans la matinée, où notre dernière chance de les retrouver est de nous rendre au marché aux puces, ou "Le marché des affaires volées". Malgré le peu d'espoir, nous vous tenons au courant dans les prochains jours. C'est dur ...

Hi all,
We have bad news : two days ago, we had the bad surprise to discover that our bikes have been stolen during the night, in the middle of the Peruvian Cordillera. Despite a day of pseudo search, we have not found them, and we had to return to Cusco this morning. Here is our last chance to find them, at the second-hand market, or "the market of the stolen stuff". Although there is very little chance to find them, we keep in touch during the coming days. That's tough ...

mercredi 15 juillet 2009

Quel temps faisait-il à l'époque des Incas

Nous sommes à Cusco (Pérou) depuis quelques jours et recherchons avec difficulté des scientifiques qui pourraient nous éclairer sur la façon dont les Incas trouvaient et exploitaient les métaux, dont l’or. En vain. Connaissant notre projet, Yves, notre hôte qui est aussi guide dans la région de Cusco et de la vallée sacrée, nous livre des informations passionnantes sur un site Inca qu’il connaît bien : Choquequirao, qui signifie « Berceau de l’or » en langue quechua (voir l’article associé). Quelques jours plus tard, Yves nous alpague : « Au fait, je connais un géologue qui travaille sur un site au Pérou. Il loge ici en ce moment, je peux vous le présenter si vous voulez car son travail pourrait vous intéresser pour votre projet. » C’est ainsi que nous avons rencontré Alex.


Alex, c’est un anglais comme on les aime… avec un enthousiasme débordant, le fameux accent british qui nous laisse toujours sous le charme, sous des allures de chercheur déjanté aux cheveux en pagaille.



Après lui avoir décrit dans les grandes lignes le principe de la Géoroute Andine, nous questionnons Alex sur son métier et ses travaux au Pérou. Alex s’avère être un scientifique multidisciplinaire puisqu’il se décrit comme naturaliste et a une formation à la fois de zoologiste et de paléontologue !

« Je suis en train de finir un article qui défend l’idée que l’empire Inca s’est développé grâce à un réchauffement climatique. Ce changement de climat leur ont permis d’augmenter la surface de terres agricoles en utilisant les zones de plus hautes altitudes. »

Notre curiosité est de suite attisée. Comment Alex sait-il que le climat s’est réchauffé à l’époque des Incas ?


« En fait, c’est simplement une histoire de pollens et d’acariens fossiles. Je travaille sur une carotte de sédiments lacustres prélevée dans le petit lac de Marcacocha (Pérou) situé à 3350 m d’altitude dans une zone de pâturages. Même en période sèche, ce lac n’est jamais asséché puisqu’il collecte les eaux de glacier. Ainsi, nous avons un enregistrement continu des sédiments au cours du temps. Dans ces sédiments, dont les différents niveaux ont été datés, je traque les pollens fossiles et les graines qui sont un bon indicateur de l’environnement végétal et des cultures agricoles, et donc des variations du climat. En effet, certains types de végétation ne poussent que sous certains climats. (Par exemple, la végétation du massif du Jura, où le climat est continental, est essentiellement constituée de résineux et n’est pas la même que celle de la Bretagne, où le climat est plus clément, essentiellement constituée de feuillus.) Ainsi, la présence de pollens d’une espèce d’arbre dans un sédiment d’âge donné montre la présence de cet arbre à cette période, ce qui fournit une bonne indication sur le climat de l’époque qui était favorable au développement de cet arbre. Je cherche également des indices de l’activité humaine comme par exemple les charbons qui nous disent si des brulis (technique supposée de fertilisation du sol très utilisée au Pérou et en Bolivie) ont été pratiqués. Et puis, en faisant ces analyses, je suis tombé par hasard sur des squelettes d’acariens » nous explique Alex.


Lac de Marcacocha (extrait de l'article d'Alex)

Exemple de pollens actuels et de pollens fossiles

« Des acariens !! Mais que t’apportent-ils comme informations sur les incas ou le climat ? » Lui demandons-nous, surpris et curieux de sa réponse.

« Eh bien, les acariens se nourrissent de débris végétaux présents dans les excréments d’animaux, comme par exemple les lamas. Quand les lamas sont nombreux, la quantité d’excrément augmente et, par conséquent, la population d’acariens croît. Comme le lac de Marcacocha est entouré de pâturages, il devait être un lieu de repos, comme une oasis, pour les caravanes commerciales qui acheminaient les feuilles de coca et le maïs, entre autres, entre Cusco, le centre névralgique de l’empire Inca, et l’Amazonie. »



Alex et ...un acarien


Exemple de transport avec des lamas


« Si nous comprenons bien, grâce à la présence ou non de pollens et d’acariens, tu peux connaître les activités commerciales et agricoles des humains, et les corréler dans le temps avec un climat particulier ? »

« Exactement ! » nous répond Alex. « Grâce à tous ces indices, nous pouvons raconter l’histoire de ce lac et des populations qui vivaient autour ! Par exemple, entre 880 et 1100 ans, avant la civilisation inca, la présence de certains pollens suppose que le climat était aride. Puis entre 1100 et 1400 ans, l’augmentation de pollen d’aulne indique un réchauffement du climat, puisque ces arbres ont pu pousser à cette altitude. De plus, grâce à la présence de charbon, on pense que l’agriculture a commencé à se développer aux alentours du lac à cette époque. Entre 1400 et 1540 ans, les températures semblent rester stables et chaudes, permettant un développement de l’agriculture. Et dans cette période, on observe également une augmentation d’acariens fossiles dans les sédiments, laissant supposer que le passage de caravanes commerciales le long du lac a augmenté. Ainsi, l’augmentation des activités agricoles et commerciales ont été contemporaines d’un réchauffement climatique. En revanche, après 1500 ans, le nombre d’acariens et le pollen d’aulne trouvés dans les sédiments chutent. Cela signifie que la fréquence des caravanes commerciales a diminué et que l’environnement végétal a changé. Or, c’est à cette époque que les conquistadors espagnols sont arrivés et que l’empire Inca a commencé à s’effondrer avec l’histoire que nous connaissons. De plus, de nombreux incas ainsi que beaucoup de lamas sont morts de maladies importées par les espagnols, ce qui peut expliquer la baisse des activités agricoles et commerciales. »


Puis, Alex rajoute : « Ce qui est aussi très intéressant, c’est la façon dont les incas utilisaient leurs connaissances agricoles pour s’adapter au changement de climat. Les études scientifiques, notamment grâce aux pollens fossiles, montrent qu’ils utilisaient des techniques d’agroforesterie. Lorsque le climat est devenu plus chaud, ils ont colonisé des terrains à plus haute altitude pour l’agriculture et ont planté des arbres adaptés au climat afin de soutenir le sol défriché et faciliter un bon drainage d’eau dans les sols. C’est quand même une belle leçon pour nous qui avons tendance à raser les forêts pour cultiver de façon intensive les sols ! »

« C’est aussi une leçon à retenir pour notre avenir avec le changement de climat annoncé ! Reste à voir si nous aurons l’intelligence de changer nos comportements et si nous saurons nous inspirer de la sagesse des civilisations comme celle des incas… »

Une fois encore, nous sommes éberlués par la connaissance des incas de leur environnement et la façon dont ils savaient s’adapter à la nature. Nous sommes aussi fiers que des outils utilisés en géologie puissent servir pour des études archéologiques, comme celle d’Alex, qui à la fois éclaire notre passé par la découverte des connaissances de civilisations anciennes, et pourrait éclairer nos lanternes pour s’adapter aux incertitudes futures.


Un grand merci à Yves (Casa Elena, Cusco) pour toutes les informations sur les sites incas et tous les contacts, qui nous ont permis de redécouvrir cette civilisation et son ingéniosité technique face au changement de climat et au risque sismique, entre autres…